Transmettre à l’avenir la sensibilité esthétique héritée de l’époque d’Edo. Le savoir-faire de Chikusen porté par un œil expertTransmettre à l’avenir la sensibilité esthétique héritée de l’époque d’Edo. Le savoir-faire de Chikusen porté par un œil expert

Transmettre à l’avenir la sensibilité esthétique héritée de l’époque d’Edo. Le savoir-faire de Chikusen porté par un œil expert

Chikusen, un magasin de kimonos fondé en 1842 (13e année de l’ère Tenpō), à la fin de l’époque d’Edo. C’est une enseigne historique qui continue de confectionner des yukata et des Edo komon (kimonos à motifs minuscules), tout en préservant les pochoirs et le travail manuel des artisans transmis depuis l’époque d’Edo et l’ère Meiji. Nous avons interrogé Shigeyuki Ogawa, directeur général, sur les initiatives visant à transmettre à l’avenir la sensibilité esthétique et l’esprit hérités de l’époque d’Edo.

La sensibilité esthétique de Chikusen à travers l’« iki hitogara »

M. Ogawa a rejoint Chikusen à l’âge de 28 ans, en provenance d’un autre secteur d’activité. Ce qui l’a décidé, c’est la profonde impression que lui a laissée le savoir-faire de Chikusen, encore mis en œuvre aujourd’hui à la main par des artisans, au cœur d’une métropole telle que Tokyo. Lorsqu’on demande à M. Ogawa ce dont Chikusen a hérité, c’est l’expression « iki hitogara » (un caractère empreint d’iki, l’élégance sobre et raffinée d’Edo) qui revient.

« De génération en génération, nous avons toujours dit que « les teintures de Chikusen sont iki hitogara ». Chacun ressent l’« iki » à sa manière, mais notre philosophie est que toutes les teintures de Chikusen se résument à ce seul mot. Il s’agit de continuer à perfectionner nos créations pour qu’elles correspondent à chaque époque, tout en chérissant la sensibilité esthétique héritée de l’époque d’Edo : une beauté raffinée qui ne cède pas aux modes, des lignes épurées et des motifs dépouillés de tout superflu. Voilà notre conception de l’« iki ». »

À l’époque, les yukata, initialement en tissu blanc ou uni, commençaient peu à peu à arborer des motifs. C’est dans ce contexte que le fondateur, Sennosuke, a conçu des yukata teints à l’indigo avec des motifs de plantes et d’éléments de saison, en tirant parti de la technique de teinture au pochoir développée pour les komon. On raconte que ces designs novateurs et épurés ont immédiatement fait sensation, et que ces yukata « iki » ont enrichi la culture citadine d’Edo.

Transmettre à l’avenir la sensibilité esthétique héritée de l’époque d’Edo. Le savoir-faire de Chikusen porté par un œil expert
Rouleaux de tissu pour yukata de Chikusen reflétant la vie à l’époque d’Edo et les motifs des quatre saisons, tels que des chrysanthèmes (à gauche) et des campanules (au centre). L’« iki » s’exprime dans chaque détail de ces motifs.


Transmettre à l’avenir la sensibilité esthétique héritée de l’époque d’Edo. Le savoir-faire de Chikusen porté par un œil expert
Près de 1 000 motifs sont créés chaque année. Le soin apporté au choix de tissus originaux, à commencer par l’étoffe de coton peigné appelée koma, donne naissance à une grande variété d’aspects.


Les produits emblématiques confectionnés par Chikusen sont les yukata et les Edo komon. Les Edo komon se caractérisent par des motifs délicats dérivés du kamishimo (costume) des samouraïs, et sont teints à la main, rouleau par rouleau, par des artisans utilisant des pochoirs. Tout en préservant ces techniques de teinture au pochoir, Chikusen gère l’ensemble du processus de manière intégrée, de la conception à la vente en passant par la fabrication, en maintenant une production dont elle assume elle-même la qualité. Ce qui symbolise cet esprit, ce sont les quatre caractères de « Chikusen Kansei ».

Transmettre à l’avenir la sensibilité esthétique héritée de l’époque d’Edo. Le savoir-faire de Chikusen porté par un œil expert
« Chikusen Kansei », gage de la détermination de Chikusen en matière de qualité. Un certificat est cousu sur les tissus pour yukata, tandis que la marque est teinte en réserve directement sur les rouleaux d’Edo komon.


« Le caractère « Kan » a le sens de modèle et de discernement. Nous proposons au monde des articles qui servent de modèle pour autrui, et pas seulement pour nos clients. Je pense que c’est un terme qui renferme une telle détermination. »

« Chikusen Kansei » n’est pas une simple indication de qualité. C’est la résolution de continuer à préserver une qualité exemplaire, et l’esprit qui soutient aujourd’hui le savoir-faire de Chikusen.

Transmettre à l’avenir la sensibilité esthétique héritée de l’époque d’Edo. Le savoir-faire de Chikusen porté par un œil expert
L’Edo komon, qui semble uni de loin mais dont les motifs délicats se révèlent de près.


Les techniques de teinture d’Edo, transmises grâce à la confiance tissée avec les artisans

Les rouleaux de tissu de Chikusen ne sont pas réalisés par un seul artisan. Une personne tisse l’étoffe, une autre conçoit le motif, une suivante grave le pochoir, et une dernière procède à la teinture. Chacun de ces artisans spécialisés joint son savoir-faire pour confectionner un rouleau de tissu. Diverses techniques de teinture à la main se transmettent dans le cadre d’une division du travail, à commencer par le « nagaita chugata », qui perdure depuis l’époque d’Edo (pâte de réserve posée au pochoir sur l’étoffe fixée à une longue planche, puis bain d’indigo), mais aussi le « chusen » (teinture versée à travers des couches d’étoffe superposées) et le « hikizome » (teinture passée au pinceau sur toute la longueur de l’étoffe).

Transmettre à l’avenir la sensibilité esthétique héritée de l’époque d’Edo. Le savoir-faire de Chikusen porté par un œil expert
Étape préalable pour teindre l’Edo komon. On applique de la pâte de réserve en utilisant un pochoir gravé de motifs minutieux.


Chikusen conserverait des milliers de pochoirs qui lui ont été transmis depuis l’époque d’Edo et l’ère Meiji. Cependant, l’entreprise ne se contente pas de les préserver : en se basant sur les motifs traditionnels hérités de l’époque d’Edo, elle les ajuste à la sensibilité moderne et crée chaque année des produits déclinés en environ un millier de motifs en variant les couleurs et les tissus.

« Tout en accordant de l’importance aux classiques, nous révisons soigneusement les motifs, les couleurs et les tissus pour atteindre une beauté adaptée à notre époque. Même pour du 100 % coton, la texture change considérablement selon l’épaisseur du fil et la méthode de tissage, ce qui se répercute sur le « kiaji », la sensation au porter. Nous ne recherchons pas seulement la qualité visuelle, mais aussi le confort d’un vêtement qui épouse le corps. »

Ce qui soutient cette qualité, c’est la communication étroite avec les artisans. M. Ogawa ainsi que les employés de Chikusen se rendent dans les ateliers et échangent leurs avis sur les motifs, les couleurs et les tissus, afin de parachever soigneusement chaque rouleau.

« Nos artisans sont tous des personnes avec lesquelles nous avons tissé une solide relation de confiance au fil de nombreuses années. Nous communiquons clairement la qualité que nous attendons, et l’inverse est également vrai. Je pense que c’est en échangeant franchement nos opinions, en nous stimulant mutuellement et en continuant à proposer un travail qui leur fait dire « un travail de Chikusen vaut la peine d’être accepté », que nous entretenons cette relation de confiance. »

Parce que les pièces franchissent de nombreuses étapes avant d’être achevées, elles ne sont pas mises sur le marché si la qualité requise n’est pas atteinte. C’est cela aussi, l’esprit de « Chikusen Kansei ».

Si une nouvelle génération d’artisans se forme peu à peu pour perpétuer ces techniques, de nouveaux défis apparaissent dans l’environnement des matériaux et des outils. Ce qui inquiète M. Ogawa, ce sont les problèmes de gestion et de dosage des matériaux sur les sites de production dus à la hausse des températures, ainsi que la difficulté à se procurer des matières premières telles que les fils et les teintures en raison de la situation mondiale. À chaque fois qu’ils sont confrontés à ce genre de problèmes, les artisans unissent leurs savoirs et multiplient les efforts pour préserver une qualité immuable.

De nouveaux défis pour transmettre à la génération suivante la sensibilité esthétique héritée de l’époque d’Edo

Tout en préservant la tradition, Chikusen s’engage également activement dans de nouveaux défis. Sa participation au projet Edo Tokyo Kirari a donné naissance à de nouveaux produits, comme la robe « CHIKUSEN dress », confectionnée à partir de rouleaux de tissu, ou la vaisselle « Chikusen no utsuwa », où le tissu est inséré dans du verre, point de départ de collaborations avec des designers étrangers. Ces initiatives ont également permis de rencontrer de nouveaux clients : nombreux sont ceux qui s’intéressent aux yukata après avoir découvert la robe, et certaines personnes en feraient même confectionner des robes pour les porter à l’étranger.

Transmettre à l’avenir la sensibilité esthétique héritée de l’époque d’Edo. Le savoir-faire de Chikusen porté par un œil expert
« CHIKUSEN dress » confectionnée à partir d’un rouleau de tissu à motif d’œillets d’Inde. Une nouvelle proposition intégrant des motifs d’Edo dans une tenue moderne.


« Si l’on dit soudainement à des personnes qui ne sont pas familières avec les yukata d’en porter un, le message ne passe pas. Mais avec une robe ou de la vaisselle, c’est l’occasion de leur faire découvrir le charme des tissus et des motifs. Je souhaite que les jeunes essaient d’abord d’en porter, sans trop se soucier de la manière correcte de s’habiller. S’ils peuvent ainsi découvrir l’intérêt des vêtements traditionnels japonais et la beauté de la gestuelle, je pense que cela leur donnera envie d’aller plus loin. »

Transmettre à l’avenir la sensibilité esthétique héritée de l’époque d’Edo. Le savoir-faire de Chikusen porté par un œil expert
« Chikusen no utsuwa », où un tissu pour yukata est inséré dans du verre avec des bords ondulés rappelant la surface de l’eau. Le tissu koma tissé avec des fils lisses peu duveteux ou les tissus en gaze de coton tout en transparence révèlent de nouvelles facettes.


Ce que M. Ogawa, pourtant très engagé dans de nouvelles initiatives, chérit par-dessus tout, c’est une qualité immuable.

« Le plus difficile, c’est de continuer à fabriquer des produits de la même qualité. Préserver une qualité qui ne trahit pas les attentes de nos clients constitue le socle indispensable pour relever de nouveaux défis. C’est en continuant à créer du travail que nous pouvons rétribuer les artisans, que les techniques s’affinent et qu’elles se transmettent ensuite à la génération suivante. Je considère que notre rôle est de maintenir ce cycle sans l’interrompre. »

Transmettre à l’avenir la sensibilité esthétique héritée de l’époque d’Edo. Le savoir-faire de Chikusen porté par un œil expert
Shigeyuki Ogawa, directeur général. Aux côtés de l’actuel chef de la maison, il s’engage dans de nouvelles créations tout en préservant la tradition.


La sensibilité esthétique de l’« iki hitogara », qui perdure depuis l’époque d’Edo, s’est transmise grâce à la relation de confiance avec les artisans. Mue par la détermination inscrite dans « Chikusen Kansei », celle de faire figure de modèle et de préserver la qualité, la maison relève également le défi d’explorer de nouvelles expressions adaptées à notre époque… Cette posture qui valorise à la fois ce qui ne change pas et ce qui évolue sans cesse : voilà précisément la sensibilité esthétique d’Edo que Chikusen continuera de préserver et de transmettre à l’avenir.